D-Day
Si ça vous a échappé c'est que vous avez déménagé sur Mars. J'espère qu'il y fait beau. Hier, c'était commémoration du D-Day. Celui où des tas de petits jeunes qui auraient dù être occupés à draguer des filles, sont venus se faire trucider sur nos plages normandes. La guerre, j'en ai entendu parler toute mon enfance. Faut dire qu'il avait été pas mal chamboulé le grand-père. Voir des amis mourir, assister à toujours plus d'horreur, la peur au ventre, quand on a 20 piges, ça fabrique un drôle d'adulte tout bancal, qui noie un peu trop sa mémoire dans l'alcool. Quand j'étais petite, ça me soulait. J'm'en tapais un peu, moi, des allemands et des obus. Pis, lui, il me gonflait aussi, avec ses histoires de guerre et d'alcool qui avait bien pourri la vie de ma grand-mère et de ses enfants, dont ma mère qui, du coup, était toute bancale elle aussi. J'étais bien contente, à vrai dire, quand ça l'a fait grincer des dents que je choisisse l'allemand en sixième. J'crois même qu'au fond de moi, je l'ai fait un peu pour faire chier le monde.
Pis j'ai grandi. Un jour, en cours d'histoire, j'ai levé les yeux au ciel quand la prof a dit "On va aborder le chapitre de la seconde guerre mondiale". Pinaise, lachez-moi avec votre guerre de vieux !! Mais j'ai entendu, lu, scruté la moindre petite photo de mon livre. Il y avait là des tas de choses qu'il n'avait jamais abordées. Alors, en vrai, c'était ça, la guerre ? C'était pas juste un vieux casse-pied de breton têtu qui soule tout le monde, lui le premier à grands coups de ballon de rouge ? Je me sentais gourde, et triste aussi. Aux vacances suivantes, un matin, je lui ai demandé de me raconter. Je ne l'ai pas demandé de but en blanc, comme ça. Le grand-père, c'était pas forcément le genre de type avec qui on entame la conversation directement. J'ai dit que j'étudiais ce sujet en cours, que j'avais vu des photos... Je l'ai lancé sur le sujet, quoi. Et, pour une fois, j'ai écouté, vraiment. J'ai appris que cette écharpe blanche qu'il portait toujours lui venait de ses potes résistants. Et aussi que le second prénom de ma mère, était son nom de résistant. J'avais toujours trouvé ça curieux ce prénom de garçon, en deuxième sur sa carte d'identité. J'ai écouté l"historique aussi. Un marin, sur un bateau sabordé pour qu'il ne soit pas livré aux allemands, qui se retrouve à terre et devient résistant. Un colonel Fabien, grand héros de la résistance, avec qui ont fait des tas de choses dictées par la nécessité, la colère et la haine de l'envahisseur... Et un jeune ado, petite mascotte du groupe, tué par un éclat d'obus, qu'il aurait du se prendre, lui, celui qui est devenu mon grand-père. Bien sûr, ça n'a pas changé ce que je pensais de ma mère, ni même ce que je pensais des alcooliques et des gens qui pourrissent la vie de leur famille. Mais, quelque part en moi, est né de l'admiration. Pas pour lui, mon grand-père, mais pour ce jeune homme qu'il était, celui qui ne concevait pas d'adhérer à des idées extrêmistes, celui qui a risqué sa vie pour botter les fesses d'un envahisseur tellement mieux armé que lui. Avant de devenir ce vieux casse-pied, il avait été un mec bien, un vrai mec bien avec de vrais valeurs, des idéaux, des rêves aussi, sûrement.
Depuis, j'ai appris des tas de choses sur cette période. Et puis, j'ai parlé à mon autre grand-père. Lui, il a été envoyé au travail obligatoire. C'était pas la joie, surtout quand il y avait écrit "réfractaire" sur les papiers qui vous conduisaient en Allemagne. Ils n'aimaient pas beaucoup ça, les réfractaires, en Allemagne. Mais comme il était cuisinier et que les allemands aimaient bien manger, il ne l'ont pas fusillé. c'était déjà ça de pris. J'en ai tiré deux conclusions, qui me suivent depuis toutes ces années. La première c'est que l'homme est l'animal le plus cruel et le plus abruti que la nature ait créé. Il ne m'a jamais prouvé le contraire, depuis. La seconde c'est qu'il ne faut jamais oublier que la folie d'un seul peut conduire à l'enfer et qu'il faut donc transmettre pour ne jamais reproduire. L'oubli, c'est le terreau dans lequel poussent les mauvaises herbes.
Hier, j'ai regardé la commémoration, à la télé. J'ai été agréablement surprise. D'abord parce qu'on parlait, enfin, de ces français qui étaient là, le jour du débarquement en Normandie. Ces 177 gars dont personne ne parle jamais. Ensuite, parce qu'on parlait aussi des victimes civiles, trop longtemps oubliées. Et puis, parce que je le dis depuis mille ans, sous le regard réprobateur de la plupart des gens, on a parlé des victimes allemandes. Ces allemands, envoyés au front, pour trucider du français ou du polonais, sans aucune raison valable. Ces allemands embarqués dans l'horreur, sans volonté aucune d'être là. J'ai pensé à cet allemand qui se cachait dans la grange, quand ma grand-mère était petite, pendant la guerre. Et ça m'a fait sourire. Il n'avait aucune envie d'être là, lui. Et, il les aimait bien les français. Il se cachait dans une grange qui abritait toute sorte de gens, un anglais par-ci, un résistant par là, pour une heure, une nuit ou plus. Tous dans le même bateau en route pour l'enfer. Et puis j'ai pensé au père de mon oncle aussi, retrouvé dans un semblant de charnier, dans un camp, par un soldat américain qui a entendu et compris ce qu'il a murmuré en espagnol dans un souffle, juste à temps pour ne pas finir là où les allemands l'avait laissé pour mort. Cet homme qui a vécu l'horreur absolue d'être recouvert de corps sans vie, parce que des êtres inhumains ne concevaient pas de quitter le camp en laissant des survivants. Et, bien sûr, j'ai pensé à mes grands-pères, ces deux hommes abimés si tôt, à l'âge où ils auraient dù aller conter fleurette aux jeunes filles au bal du village.
Alors, comme souvent, j'ai discuté avec mes nains. La guerre, ils savent que ce n'est pas que dans les films, les jeux vidéos ou les livres. La guerre c'est un jeune homme qui quitte son pays pour venir mourir sur une plage. C'est un homme qui tente de protéger son fils des bombardements, bien modestement, en plaçant son corps au dessus de celui de l'enfant. C'est un enfant qui grandit trop vite, trop cabossé et pas assez optimiste pour devenir un adulte vraiment heureux. Et la guerre, c'est aussi tous ces abrutis finis qui prennent des décisions qui vont mener des millions de gens à la mort, pour rien. Ils ont posé des questions, comme dhabitude, mes nains. Ils ont regardé les vétérans, sur l'écran, ces vieux messieurs bardés de médailles... Ces héros ordinaires ou pas, ceux qui ont fait carrière dans l'armée et ceux qui sont retournés à la vie civile après la guerre. Ceux qui écrasaient une larme discrète et ceux qui souriaient... Ils ont été ému par ces deux hommes devenus amis après guerre, alors qu'ils étaient ennemis auparavant. Alors, on peut devenir ami avec son ennemi ? a demandé PtiTroll. Bah oui, on peut, ça s'appelle l'humanité. Ou ça s'appelle l'intelligence. C'est comme tu veux. Mais ces deux types là sont riches de ça, riches d'avoir su fabriquer de l'amour là où on leur avait donné de la haine.
Et on a répété, encore, parce qu'on ne le dira jamais assez, que rien ne justifera jamais que l'on tue. Quels que soient vos idées politiques ou vos croyances, plus tard, mes nains, rien ne devra jamais être plus important que la vie et la liberté, la vôtre et celle d'autrui. La terre ne vous appartient pas, les frontières n'existent que parce que les hommes sont assez prétentieux pour croire que la Terre est à eux. Aucun autre animal ne prétend avoir une nationalité. Et, le plus important, quelle que soit la différence de l'autre, elle ne justifiera jamais qu'on le tue. Là encore, il n'y a que l'homme qui pense la diversité comme un danger. La nature, elle, en a fait une richesse....
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