pro vs perso
Depuis deux ans, maintenant, mon Troll2 me parle de la secrétaire du directeur.
En CP, un soir, il m'avait dit :
- Tu sais, la secrétaire, elle m'aime bien. Mais moi j'aime pas quand elle veut me faire un bisou.
Déjà, là, j'avais eu un petit tic nerveux et un drôle de sentiment pouvant se traduire par "WTF ?"
J'avais donc discrètement dit à la maîtresse que, "Bon, elle est sûrement très gentille cette dame, mais c'est un peu moyen comme comportement".
Déjà, on ne fait pas de bisou aux élèves, comme ça, juste parce que ça nous traverse la tête et qu'on en a envie.
Je veux bien que mon Troll ait de grosses joues, que ça donne envie de le papouiller, mais non !
Même en crèche où les nains viennent se coller à nous toute la journée, on ne le fait pas.
Un bisou, c'est un geste affectif, ok. Seulement, pour un nain, ça peut aussi être ressenti comme intrusif voire agressif.
Pis bon, l'affectif, ça se construit. On ne décide pas d'embrasser un élève parce qu'on l'aime bien, point barre !
En plus, pas de chance, mon nain a un quota très limité de bisous et autres calineries. Même moi, je me fait refouler quand j'ai un peu abusé.
Un soir, alors que cette dame prenait le même chemin que nous, j'avais tenté l'explication. J'avais dit que ce type de comportement pouvait être très mal perçu par certains et qu'elle pouvait s'attirer de gros ennuis.
Elle avait répondu " Oui, mais votre Troll2 j'l'adore, il est trop mignon !".
Heu, ouais, ok !
Donc j'avais tenté autre chose.
Avec les élèves, on peut avoir un geste réconfortant, répondre à un besoin ponctuel en acceptant un calin
ou un bisou. Mais on ne prend pas l'initiative de caliner un môme qui n'a rien demandé... etc
- Oui, mais avec Troll2, c'est plus fort que moi, il me fait craquer ce môme !
C'était pas gagné, gagné !
Et ça m'exaspérait d'autant plus que ce n'était pas la première à qui j'expliquais ce genre de truc.
Comme elle n'entendait rien à mes arguments et qu'elle s'était lancé sur une discussion hyper perso sur ses propres enfants, sa vie, toussa, j'avais laissé tomber. Je lui avais juste précisé que mon Troll n'aimait pas les papouilles !
Cette année, mon Troll me parlait encore d'elle. Visiblement elle l'aimait toujours bien. Il m'avait dit qu'elle lui faisait toujours un bisou pour lui dire "bonjour" le matin, mais que ça allait parce que le reste de la journée, elle ne lui en faisait pas. Ce à quoi, j'avais répliqué qu'il n'était même pas obligé d'accepter celui du matin, si ça le dérangeait.
Ce n'est pas contre elle. C'est juste qu'il ne nous viendrait pas à l'esprit d'embrasser un adulte sous prétexte de le trouver mignon, il n'y a donc aucune raison de le faire avec un enfant. C'est juste du respect, rien de plus.
Au téléphone, lorsque mon Troll était malade ou que le directeur avait un message à me faire passer ( L'an dernier, quand j'étais représentante de parents d'élèves), je la trouvais très familière, mais rien de grâve. Juste des petits trucs...
- Oh, mais qu'est-ce qu'il a mon petit chou, vous lui ferez un bisou pour moi, hein. Et puis vous me tenez au courant surtout.
- C'est cela, oui !
Ou des questions un peu trop personnelles à mon gout. Mais je mettais ça sur le compte de la mode. Vous savez la grande mode du " On est tous des potes. On se parle comme si on se connaissait depuis mille an et si t'es pas contente, t'es pas fun !"
Je suis encore trop "parisienne", sûrement, j'ai un peu de mal à être copine avec tout le monde en moins de
10 minutes. ( Ici, quand on me dit que je suis parisienne, ça signifie froide et distante. Parfois speed aussi)
La semaine dernière, mon Troll est rentré en pleurant. De grosses larmes accompagnées de gros sanglots.
Comme je ne comprenais rien à ses " snifbrrrrblmblemenrg",j'ai demandé à mon ado, qui était allé le chercher à l'école, s'il y avait eu un souci sur le trajet.
- Non, c'est juste que la secrétaire du directeur s'en va. Son contrat est fini.
J'ai attendu que Troll2 se calme et je lui ai fait part de mon étonnement. Je ne savais pas qu'il s'était autant attaché à elle.
- Non, mais tu sais, elle est super triste. Et puis aussi, elle nous a dit qu'on allait lui manquer et puis elle m'a dit qu'elle m'aimait très fort et que ça lui faisait beaucoup de peine de me quitter....
Pour résumer, elle a annoncé elle-même aux élèves qu'elle s'en allait, puisque personne ne les avait prévenu. Seulement, elle y a mis ses propres sentiments, légitimes sûrement, mais personnels surtout.
C'est maladroit.
Tout le monde ne gère pas ses émotions de la même façon. Je ne faisais pas forcément la fière l'année dernière quand j'ai quitté mon élève2. Même si j'ai tenté de rendre les choses plus faciles parce que ça faisait partie de mon job. Pour elle, c'était différent sûrement. Aider l'élève a faire la transition et à accepter la séparation ne faisait pas partie de ses attributions.
Le Troll2 m'a donné son cahier de texte, sur lequel était inscrits l'adresse et le numéro de téléphone de cette dame, afin qu'il puisse l'appeler. Pour quoi faire ?
Comme il était très triste, je n'ai rien dit sur le coup. Mais,bon...
A la fête de l'école, elle était présente. Elle est tout de suite venue me voir pour me demander si j'étais au courant de son départ. Etant donné que mon fils est rentré en larmes, oui, j'étais au courant. Elle m'a alors expliqué que le directeur avait été très indélicat de ne pas l'annoncer aux élèves, et tout, et tout. J'ai donc répondu que les tambouilles internes de l'école ne me regardaient pas (devoir de réserve, mon ami).
Elle m'a parlé de son attachement à certains élèves et m'a rappelé que " L'année dernière Troll2 n'aimait pas trop les bisous".
- Cette année non plus !
Elle n'a pas réagi. Je me suis demandée combien d'élèves avaient accepté les bisous, par politesse, sans
râler.
Elle m'a ensuite annoncé qu'il y avait un petit pot de départ, organisé pour elle, le lundi suivant. Elle avait demandé à ce que certains élèves soient présents, dont mon Troll, mais pour cela il fallait qu'il mange à la cantine puisque c'était à 13h.
Mon Troll était, visiblement, déjà au courant. Je dois admettre que j'ai moyennement apprécié. J'ai eu le sentiment d'être mise au pied du mur. Mais comme il avait envie d'y aller, j'ai accepté de le laisser à la cantine ce jour-là.
Ce soir-là, il m'a annoncé que la secrétaire avait pris des photos pendant son pot de départ.
- Et tu sais, elle va les mettre sur internet,comme ça on pourra les voir.
- Je ne crois pas,non. Je ne l'ai pas autorisé à mettre une seule photo de toi sur le net, et à sa place je n'essaierais pas ! Même pas en rêve !
Mais comme le nain a été malade ensuite, je n'ai pas eu l'occasion d'aller la voir pour lui signaler qu'il
n'en était pas question.
Hier, je n'ai pas répondu lorsque mon portable a sonné, j'étais occupée. Lorsque j'ai écouté le message, c'était elle. Elle me signalait qu'elle avait pris des photos et qu'elle aurait aimé les transmettre au Troll, donc si je pouvais la rappeler ça serait gentil.
Alors là, j'ai une chouette question :
- Elle l'a eu comment, mon numéro de portable ?
En début d'année j'ai autorisé l'école à m'appeler sur ce numéro, tout comme j'avais autorisé L'ECOLE à photographier mon fils. A aucun moment, sur aucun document, je n'ai lu que la secrétaire, aussi gentille soit-elle, était autorisée à avoir mon numéro et à prendre des photos de mon nain, à titre personnel.
Je suis peut-être pointilleuse, chiante, ou tout ce qu'on veut. Mais là, je suis désolée, ça manque cruellement de professionnalisme.
Alors je veux bien comprendre que ça lui fasse de la peine, je veux bien entendre qu'elle ait du mal à tourner la page tout de suite. Mais pinaise, on est toutes dans ce cas à la fin de notre contrat, EVS comme AVS.
Et si je ne suis pas allée voir mon ex-élève2 cette année, comme c'était prévu, c'est justement pour ça. Parce que j'ai téléphoné et que j'ai appris que ça se passait mal pour lui, qu'il comparait sa nouvelle avs à son ancienne (moi, donc) et qu'il avait du mal à lui faire confiance. Je ne voulais pas risquer de débarquer et d'en rajouter une couche.
C'est ça être professionnel, même quand le contrat est fini. C'est faire passer l'élève avant soi.
Parce que punaise, croyez-moi, j'avais très envie de le voir, de lui rappeler qu'il est capable de tout
pour peu qu'il y croit et de le faire bougonner un peu, juste pour rire. J'avais aussi envie de passer un moment avec "mes" instits, de trainer dans la cour en enquiquinant quelques râleurs ou de
rire avec les deux chipies. Mais ça aurait été égoïste et totalement à l'encontre de tout ce qu'on avait mis en place l'an dernier. Parce que, justement, ça aurait été privilégier l'affectif. Et
dans certains cas, l'affectif n'aide pas l'élève.
Alors d'accord, son boulot c'est secrétaire. Peut-être qu'elle n'envisage pas les choses de la même manière. Mais, dans son job, le professionnalisme c'est de ne pas prendre les numéros personnels des parents dans les dossiers, de ne pas photographier les mômes, de ne pas faire entrer ses sentiments dans sa relation aux élèves.
J'attends la fin du week-end parce que je suis trop en colère pour être objective, parce que ma semaine n'a pas été marrante aussi et que je suis peut-être trop susceptible ces derniers jours. Je la rappellerai ensuite, et je lui dirai ma façon de penser, en choisissant mes mots, pour qu'elle y pense lors de son prochain contrat.
On s'attache forcément à certains élèves. Certains plus que d'autres. Et c'est normal. On ne peut pas rester insensible en travaillant avec des nains. Mais tout le travail de l'adulte, à l'école, quelles que soient ses attributions, c'est de ne pas transformer cette relation en quelque chose de personnel.
A l'école, les enfants sont des élèves et les adultes des professionnels. Ce ne sont pas nos enfants, nos neveux ou nos petits cousins. Et même si, parfois, on aimerait bien les voir grandir encore un peu, s'assurer qu'ils vont bien, prendre encore un peu soin d'eux. On est juste de passage dans leur vie. Dans 4 ou 5 ans (ou avant, même), ils auront oublié l'avs, l'evs, peut-être même l'atsem ou l'instit. Et c'est tant mieux. C'est qu'ils auront grandi, avancé, continué leur chemin comme c'était prévu.
Peut-être que ça peut sembler un peu dur, écrit comme ça. Mais c'est tout l'enjeu, les pousser à aller voir ailleurs.
Pour les gestes affectifs/affectueux, je crois que c'est plus la façon de faire qui me met mal à l'aise.
Quand mon Troll offre un cadeau à la maîtresse et qu'elle lui dit " Viens que je te fasse un bisou pour te remercier" et que le Troll y va avec le sourire et lui rend son bisou, je trouve ça mignon. Cette relation, ils l'ont construite, tous les deux et c'est un bisou chargé de pleins de choses.
Mais quand un adulte décide qu'un élève doit accepter ou faire un bisou, parce que c'est sa décision d'adulte, ça me dérange.
Je suis peut-être spéciale ou bizarre. Mais je n'ai jamais forcé mes enfants à faire des bisous, même à la famille. A dire "bonjour" et "au revoir", oui. Mais pas forcément en embrassant les gens. On peut accompagner la parole d'un petit geste de la main ou d'un sourire, ou les deux même.
Peut-être aussi parce que vous ne me verrez jamais faire le tour d'une pièce pour embrasser tout le monde, si je n'y suis pas obligée par un quelconque code social (Genre, c'est le mariage de machin et il faut faire dans le sociable et le politiquement correct). En général, j'esquive en faisant un grand signe et en disant très fort " Au revoir tout le monde !!".
Vous papouillez les élèves, vous ?
Commenter cet article