Rencontre improbable
Elle est née en 1938, au tout début de la guerre. Ses tout premiers souvenirs d'enfance sont marqués par la sirène, la peur, les bombardements. Mais des parents aimants et des frères et soeurs qui la protégeaient, elle, la plus jeune des 8 enfants.
Aujourd'hui, à 73 ans, elle se souvenait, devant chez moi, racontant à son mari qui devait déjà tout savoir mais faisait mine de découvrir, avec bienveillance.
Alors le zhumain est allé lui parler, lui a proposé d'entrer, un instant, juste pour voir. Elle a hésité. Je suis sortie à mon tour, lui proposant de montrer à son mari dans quelle pièce elle était née.
Elle est née dans ma chambre. La chambre de ses parents. Celle du Troll2 était le salon, où dormaient certains enfants. Celle de Troll1, la seconde chambre, trop petite mas bien suffisante pour les autres enfants. La salle de bain était alors une cuisine. Elle a regardé la fenêtre. Il y a des barreaux, maintenant. Pendant la guerre, c'est par cette fenêtre que son grand frère s'est enfui, quand la gestapo est venue le chercher. Il a couru, jusqu'aux jardins au fond de l'allée, et a réussi à leur échapper. Les allemands ne savaient pas que certaines fenêtres de la maison donnaient sur l'impasse derrière.
Mes Trolls n'en revenaient pas, ils ont posé mille questions. A l'époque, notre salon/cuisine était un garage. Leur propriétaire refusait de leur laisser cette pièce. Son père disait pourtant que ce serait un fabuleux espace pour une cuisine et une salle à manger. Alors elle a souri" Il avait raison, c'est un bel espace pour une pièce à vivre".
Elle a raconté, un peu, la guerre. Puis très vite, elle a parlé de ses jeux d'enfants, juste devant la maison, de ses frères qui jouaient au foot au bout de l'impasse.
- Comme nous ! a dit Troll2
Elle a regardé mes Trolls.
- C'est une maison qui aime les enfants. Malgré la guerre, au début de ma vie, j'ai été heureuse ici.
Elle a dit que ses frères et soeurs n'en reviendraient pas, lorsqu'ils sauraient qu'elle a revu ces pièces. Elle a regardé l'escalier. Toujours les mêmes marches en marbre, bien solides mais tellement glissantes. Il en a entendu cet escalier. Des enfants qui courent, d'autres qui sautent, d'autres encore qui se poussent pour passer en premier. Et il entend encore les mêmes choses. Avec quelques chutes en moins, parce que nous y avons ajouté des bandes anti-dérapantes. Il a entendu le pas lourd de son père, celui plus léger de sa mère, les bottes qui sont revenues plusieurs fois, mais n'ont jamais trouvé le résistant recherché. Cette idée l'a fait sourire. Pourtant j'essayais d'imaginer ces hommes en uniforme, la peur. Mais, elle, avec le recul, elle en sourit.
Mes Trolls essayaient d'imaginer 8 enfants, dans ces chambres. Et les bébés qui naissaient chez eux. C'était une autre époque.
Elle a parlé de ses études, la fac de lettres. La chance d'avoir obtenu une bourse. De son école de filles,
celle de Troll2. De cette vieille horloge qui existe encore. Mon Troll lui a expliqué que, pour l'entretenir, un monsieur venait régulièrement, qu'il passait par
la bibliothèque, pour accéder au grenier de l'école. Elle a sourit de ce quartier qui change, tout en restant le même. Un vieux quartier, qui garde ses vieux souvenirs, les entretient et en prend
soin, tout en y ajoutant un tram ou un bâtiment neuf, de temps en temps.
Elle nous a dit que c'était certainement la dernière fois qu'elle revenait dans ma ville. Comme le font les personnes âgées, souvent, elles préfèrent ne pas se projeter. Nous lui avons dit que si, par hasard, un jour, elle repassait par là, notre porte lui serait à nouveau ouverte.
Elle nous a remerciés cent fois. Nous n'avions pas besoin de tant. Son émotion nous suffisait.
En sortant, elle a regardé mes petites plantations sur la fenêtre du salon.
- Ma mère a longtemps rêvé d'un jardin...
Il existe, un peu. Un tout petit bout de jardin, sur une fenêtre.
C'était une jolie rencontre. J'espère qu'elle a trouvé ce qu'elle venait chercher.
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